Exercice 1Compréhension et compétences d'interprétation
Texte littéraire :
Charles Juliet raconte son enfance dans son œuvre Lambeaux. Dans cet extrait, il est envoyé dans une école militaire, loin de sa famille.
Te voici devenu un petit militaire. On t’apprend à marcher au pas, à faire un demi-tour réglementaire, à saluer un supérieur, à présenter la chambrée à l’appel du soir… Tu fais partie de la première section de la première compagnie qui compte cent vingt élèves.
Tous ces garçons venus des quatre coins de la France… Tous ces visages… Tous ces anciens que tu regardes avec crainte et admiration…
Au cours de ces premières semaines, il se passe tant de choses que dans le courant de la journée tu n’as pas le temps de penser à ta famille. Mais le soir, quand le clairon sonne l’extinction des feux, que tu t’enfouis sous ta couverture, tu vois surgir les visages de ta mère, ton petit frère, ton père, tes sœurs, ton grand frère, et tu dois lutter contre la montée des larmes.
En classe, lorsqu’on vous indique les matières que vous aurez à étudier, tu es profondément indigné de ce que l’allemand soit à votre programme. Tu trouves choquant que vous soyez obligés d’apprendre la langue de l’ennemi, la langue de ceux qui près de chez toi ont incendié des fermes et fusillé les hommes du village. Le petit paysan que tu es décide qu’il se refusera à étudier cette langue.
L’étude du dimanche soir est réservée à ta correspondance. Mais ces deux heures durant lesquelles tu tentes d’écrire à ta mère, elles te laissent immanquablement déçu et irrité. Tu voudrais lui raconter ce que tu vis, fais, éprouves, lui confier combien tu t’ennuies d’elle et du petit frère, mais tu n’y parviens pas. Dès que tu te mets à penser à eux, une violente émotion t’envahit et les mots dont tu as besoin ne te viennent pas. La fin de l’étude approche que tu en es toujours au Chère Maman. Alors, furieux contre toi, tu griffonnes en toute hâte quelques sèches et banales phrases qui n’expriment rien de ce que tu tenais tant à lui dire.
Au terme de ces deux heures, tu te promets chaque fois d’être particulièrement attentif pendant le cours de français, d’acquérir du vocabulaire, de soigner tes rédactions. Il faut qu’un jour tu sois capable de lui écrire des lettres où elle pourra lire tout l’amour que tu lui portes. […]
Ce que tu voudrais exprimer, tu ne parviens pas à le tirer hors de la nuit. Trois obstacles te barrent le chemin de l’écriture.
La violence de tes émotions. Dès que le souvenir que tu en as gardé les ressuscite, le flot se libère, ton esprit se brouille, ton langage se désarticule, les mots eux-mêmes restent enlisés¹ dans la gangue² où ils dorment, et c’est comme une main qui se ferme sur ta gorge. Si tu voulais à toute force donner une idée de ton état, il te faudrait bégayer, te mettre à geindre.
Ton trop grand désir de bien faire. Comparée à tes moyens, une exigence beaucoup trop haute. Tous ces textes mort-nés, parce que, avant même d’en consigner le premier mot, tu étais convaincu qu’ils seraient par trop inférieurs à ce que tu aurais voulu réaliser.
L’admiration passionnée que tu portes à ces écrivains qui t’ont subjugué³, parfois aidé à trouver ta voie. Que dire après eux ? Qu’ajouter à ce qu’ils ont su si bien exprimer ? Chacune de leurs pages t’a renvoyé à ta médiocrité. T’abstenir d’écrire serait une manière de leur rendre hommage.
Charles Juliet, Lambeaux, 1995
¹ Enliser : s’enfoncer dans un sol sans consistance et, par analogie, se laisser aller, ne pas, ne plus progresser.
² La gangue : matière, composé quelconque enfermant, enveloppant un corps, un objet.
³ Subjuguer : exercer sur quelqu'un un grand pouvoir de séduction.
Document iconographique :
David B., L’Ascension du Haut Mal, L’Association, 1996-2003.
Questions :
1- a- À quelle personne le texte est-il écrit ? Justifiez. (1 point)
b- Quels éléments rapprochent ce texte de l’autobiographie ? (2 points)
c- Quelle impression l’emploi de ce pronom suscite-t-il ? (2 points)
2- a- Quel est le premier souvenir relaté par le texte ? Où se passe-t-il ? Donnez au moins trois éléments permettant de décrire ce lieu. (4 points)
b- En vous appuyant sur le texte et sur vos connaissances, expliquez pourquoi le narrateur est « choqué » « que l’allemand soit » au « programme ». (2 points)
3- Comment le narrateur vit-il l’éloignement par rapport à sa famille, notamment par rapport à sa mère ? Identifiez, entre la ligne 6 et la ligne 23, au moins trois sentiments successifs du narrateur et justifiez en citant le texte. (6 points)
4- Quelle image le narrateur donne-t-il de lui-même ? Justifiez par trois éléments du texte. (4 points)
5- a- « Trois obstacles te barrent le chemin de l’écriture » (lignes 24-25). Quels sont ces « trois obstacles » ? Justifiez votre réponse. (3 points)
b- Pourquoi le narrateur accorde-t-il autant d’importance à l’écriture et à la littérature ? Justifiez votre réponse. (2 points)
6- a- Présentez et décrivez l’image. (3 points)
b- Quels liens pouvez-vous établir entre l’image et le texte ? Proposez-en au moins trois ? (3 points)
Afficher le sujet original, avec ses figures
Début de la correction
Voici une correction détaillée et pédagogique de l'exercice, adaptée à des élèves de 3ème.
Question 1
a- À quelle personne le texte est-il écrit ? Justifiez. (1 point)
Méthode : Pour identifier la personne à laquelle un texte est écrit, il faut repérer les pronoms personnels sujets et les déterminants possessifs.
Le texte est écrit à la deuxième personne du singulier. On le remarque dès la première phrase avec le pronom personnel sujet « Te » et « tu » (« Te voici devenu », « tu regardes »), ainsi que par l'utilisation des déterminants possessifs de la deuxième personne comme « ta » ou « ton » (« ta famille », « ton petit frère »).
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