Exercice 1Compréhension et compétences d'interprétation
A. Texte littéraire
Le Baron de Sigognac vient de dîner en compagnie de son domestique Pierre, de son chat Béelzébuth et de son chien Miraut.
Pendant ce temps la nuit s’était faite, et de grandes ombres s’entassaient dans les recoins de la cuisine, comme des chauves-souris qui s’accrochent aux angles des murailles par les doigts de leurs ailes membraneuses. Un reste de feu, qu’avivait la rafale engouffrée dans la cheminée, colorait de reflets bizarres le groupe réuni autour de la table avec une sorte d’intimité triste qui faisait ressortir encore la mélancolique solitude du château. D’une famille jadis puissante et riche il ne restait qu’un rejeton isolé, errant comme une ombre dans ce manoir peuplé par ses aïeux ; d’une livrée nombreuse il n’existait plus qu’un seul domestique, serviteur par dévouement, qui ne pouvait être remplacé ; d’une meute de trente chiens courants il ne survivait qu’un chien unique, presque aveugle et tout gris de vieillesse, et un chat noir servait d’âme au logis désert.
Le Baron fit signe à Pierre qu’il voulait se retirer. Pierre, se baissant au foyer, alluma un éclat de bois de pin enduit de résine, sorte de chandelle économique qu’emploient les pauvres paysans, et se mit à précéder le jeune seigneur ; Miraut et Béelzébuth se joignirent au cortège : la lueur fumeuse de la torche faisait vaciller sur les murailles de l’escalier les fresques pâlies et donnait une apparence de vie aux portraits enfumés de la salle à manger dont les yeux noirs et fixes semblaient lancer un regard de pitié douloureuse sur leur descendant.
Arrivé à la chambre à coucher fantastique [...], le vieux serviteur alluma une petite lampe de cuivre à un bec dont la mèche se repliait dans l’huile comme un ténia dans l’esprit-de-vin à la montre d’un apothicaire, et se retira suivi de Miraut. Béelzébuth, qui jouissait de ses grandes entrées, s’installa sur un des fauteuils. Le Baron s’affaissa sur l’autre, accablé par la solitude, le désœuvrement et l’ennui.
Si la chambre avait l’air d’une chambre à revenants pendant le jour, c’était encore bien pis le soir à la clarté douteuse de la lampe. La tapisserie prenait des tons livides, et le chasseur, sur un fond de verdure sombre, devenait, ainsi éclairé, un être presque réel. Il ressemblait, avec son arquebuse en joue, à un assassin guettant sa victime, et ses lèvres rouges ressortaient plus étrangement encore sur son visage pâle. On eût dit une bouche de vampire empourprée de sang.
La lampe saisie par l’atmosphère humide grésillait et jetait des lueurs intermittentes, le vent poussait des soupirs d’orgue à travers les couloirs, et des bruits effrayants et singuliers se faisaient entendre dans les chambres désertes.
Théophile Gautier, Le Capitaine Fracasse, 1863
- un rejeton : un fils, un héritier.
- une livrée : un ensemble de domestiques.
- Béelzébuth : un des noms du diable.
- fresques : peintures murales.
- comme un ténia dans l’esprit-de-vin à la montre d’un apothicaire : comme un ver conservé dans l’alcool dans un bocal de pharmacie.
- celui qui figure sur la tapisserie, déjà décrite un peu avant dans le roman.
B. Image
Photogramme du film La Belle et la Bête réalisé par Jean Cocteau, 1946.
Compréhension et compétences d’interprétation (32 points)
Dans quels lieux précis et à quel moment de la journée se déroule la scène racontée ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur le texte. (4 points)
a) Expliquez l’expression « la mélancolique solitude du château » à la ligne 6. (2 points)
b) Justifiez votre explication en vous appuyant sur la construction et le lexique de la phrase qui suit (lignes 6 à 11). Trois éléments précis de réponse sont attendus. (3 points)Dans le quatrième paragraphe (lignes 24 à 29), quel phénomène se produit le soir ? Comment se déclenche-t-il ? Pour répondre, appuyez-vous sur deux procédés d’écriture que vous analyserez. (6 points)
L’auteur qualifie la chambre à coucher de « fantastique » à la ligne 19. Quels éléments contribuent à installer cette atmosphère à partir de la ligne 14 du texte ? On attend un développement qui prend appui notamment sur le lexique (en particulier sur les adjectifs et les adverbes) et les comparaisons. (6 points)
Quels sentiments ce récit éveille-t-il chez le lecteur ? Vous justifierez votre réponse en vous appuyant sur au moins trois éléments précis du texte. (5 points)
Quels liens pouvez-vous établir entre le photogramme proposé et le texte ? Appuyez-vous notamment sur les effets de lumière dans ce photogramme et dans le texte. Des éléments descriptifs de l’image et des citations précises du texte sont attendus. (6 points)
Afficher le sujet original, avec ses figures
Début de la correction
Compréhension et compétences d'interprétation (32 points)
Théophile Gautier, Le Capitaine Fracasse (1863) — et un photogramme de La Belle et la Bête de Jean Cocteau (1946)
Question 1 — Lieux et moment de la journée (4 points)
Réponse rédigée. La scène se déroule le soir, puis la nuit, dans le château délabré du baron de Sigognac, dont le récit parcourt successivement plusieurs pièces.
MethodicAi